Des voyages, j’en fais.
Mes voyages n’ont peut-être pas leur destination écrite sur un billet en papier glacé. Mais s’il s’agit de s’en aller quelque part, y trouver des merveilles et revenir pas tout à fait la même... pas tant besoin de bouger.
Je navigue à travers la page blanche, mon regard songeur plongé dans l’écume des mots semés au passage... Je navigue à vue, à vitesse variable ; je sens le ronronnement de la machinerie sous moi... Les voiles de papier volent, arrachées du bloc par ma main impatiente, et jonchent ma couverture bleu-océan... J'aperçois la côte, au loin, floue... Le lit tangue.
D'autres fois, le navire est cloué au port. Clouée, je le suis. Les cloisons se rematérialisent, mon immobilité se révèle à moi. La machine a des ratés, j’en ai aussi, sans doûte encore plus...
Mais qu'en est-il de la météo?
L’air. Toujours le même vent figé ; et ce n’est pas d’aérer qui change quoi que ce soit, il revient toujours. Figé et figeant, du moins pour ce qui est des objets qui font la chambre, et de moi dans elle. Je n’échange et n’intéragit plus avec la chambre. Elle est relique d'un autre temps, et son air ne manque pas de me le rappeler à chaque inspiration. Elle me fait peur. Je reste en retrait d’elle ; je suis dans elle et hors d’elle ; nourrie par elle, suffoquée par elle ; je désespère de me mettre à distance par la grace de l’écriture, mais celle-ci ne s’offre pas à moi facilement... et même quand elle le fait, cet air me baigne toujours, je l’inspire et il m’inspire ; j’expire en mots ce que j’ai aspiré de lui.
L’air-poison a un goût suave et familier, il neutralise, paralyse, barre la route à tout changement de perspective. La perspective de cette chambre est toujours la même ; d’un seul regard je l’embrasse entièrement. L’air y est le même partout, et je l’emporte avec moi, dans mes vêtements, sur mon corps ; il me biberonne, me berce et m’endort doucement, collecte mes impulsions qu’il enferme dans la chambre-bocal -- où que je sois, puisque je finis toujours par revenir. Et quand ces impulsions me poussent vers l’avant, vers un autre voyage, le vent dicte invariablement la direction du navire, qui va au gré de ses humeurs, de cette humeur unique, aggrégation de toutes les précédentes. Je fasconne dans ce moule, air, une odeur que je ne sens même plus consciemment, mais que je « connais », que je possède.
Qu’est ce qui, par lui, pénètre chaque pore de ma peau ? Une effluve d’un temps passé et en passance, qui porte en lui l’appel d’un ailleurs, la fatigue d’une dissension, le fatalisme d’une désynchronisation... De vieux échos qui rebondissent sur les murs depuis 6 mois et qui me sussurent à l’oreille que ma vie est ailleurs, que mes envies sont ailleurs, qu’ici ce n’est rien de plus qu’une survie transitoire, un délai avant éclosion... un discours qui fait peur, quand on sait que c’était celui que je me nourrissais moi-même pendant l’enfance... Eclosion y-a-t’il eu ? Laborieuse et pénible en tous cas...
En revanche, cela reste des échos, usés par le temps, et ils m’apparaissent faibles et déformés, ignorables, ignorés la plupart du temps. Mais il est vrai que mes préoccupations sont ailleurs ; et sans les avoir arrachées à ici, ils s’assurent au moins qu’elles le restent. Distance, distanciation... Ils en font peu mais ça condionne tout le reste...
Ma catharsis, c'est la pensée, c'est l'écriture... Bien que ne pouvant sortir de ce cadre, elles m'illusionnent, me libèrent. Je m'offre le privilège d'expliciter, de scénariser, de mettre à distance la distanciation. Il n'en faut pas plus qu'une impression d'aller quelque part, même si c'est en bas d'une page. Mais quand l’écriture est absente? Quand l'envie, l'impulsion, a déserté?
Quand il ne reste plus que le poids de cet Air, laissé à lui-même puisque n'ayant plus rien à conduire? Je ne suis plus nourrie que de la tentation de me laisser flotter, entre deux eaux, entre deux faux-départs, d’attendre, inerte, laisser les heures s’échouer sur moi, laisser le voile de la nuit vêtir la chambre et venir parfaire la mise en scène... Nuit. Là, il devient enfin légitime d’être « dedans » ; la journée imaginaire a passé et c’est le temps des songes réparateurs à la lueur de cheminée. Pas de cheminée ici ; c’est avec ma guirlande de lumières que j’échange mes sourires intoxiqués, assise sur la moquette incolore... Plus de couleur, non, que celles des diodes de plastique, qui uniformise, baigne chaque objet autour de moi de cette étrange hype, cet étrange cocktail automnal. Enfin sont adoucis les contours acerbes des éclaboussures qui jonchent le sol et les meubles, "mes" objets, ces choses jetées à bas, cicatrices d’un mode de vie dicté par elles. Les oranges et verts pansent ces plaies imprimées sur mon paysage et sur ma routine, impreignées jusque sur le fond de ma pensée. Je peux fusionner avec la chambre. Et le mal-aise, la rébellion cessent complètement puisque la contemplation devient esthétique. Le jour ne décline plus, pressant l’action ; la nuit est installée et stable, le temps s’arrête. L’atmosphère est suave et familière, pesante mais plaisante. Le flot d’idées se déverse et repart, revient, repart à nouveau... dans le Silence... ou le « petit bruit » ? Ronronnement feutré du système de ventilation de l’ordinateur... Martèllement discret de la machine qui déraille... Un rhytme qui cadence celui de mon cerveau... imperturbable... imperturbé...
Le Champ de distortion de la réalité qui s’effectue ici semble avoir un rayon d’action qui va bien au delà de mes quatre murs. Toujours présent pendant mes transits ou à l’uni même... Mais il a une faille ; il n’a pas le monopole de mes ficelles. Et sacrée concurrence que celle que lui appose le...son.
Bien moins insidieux, beaucoup plus visible et radical. Une perfusion, d’un débit incommensurable, de vibrations, non, plus que ca, de musique : d’idées sonores, texturées et ordonnées, en 4 dimensions. La musique est débauchée directement dans ma tête via le fil des écouteurs, éliminant ainsi tout autre bruit ; elle bétonne, isole, étanchéifie, s’exclusivie. Puis, elle prend possession de tous les bastions du conscient et du subconscient et fait le ménage, met au pas, restructure, construit des routes et en ferme d’autres, remodèle cadres et repères à son image. Mon arène cérébrale se mue en édifice à la cohérence inespérée, car appuyé par toute la symbolique sonique contenue dans la musique déversée. Ses portes sont grille de lecture, aposée sur mon système, interprétant tout signal entrant, modelant tout signal sortant. Le monde est façonné différemment. Activement, cette fois. Car si le son me saisit par la main et mène la danse, la transe est volontariste ; je suis armée certes mais d’une légitimité, la nouvelle cosmologie chasse l’incertitude traînante, me revigore et me pousse en l’avant. La donne change, le système sémantique est bouleversé, le champ des possibles décuplé. Au lieu de pousser à l'immobilisme, la musique pousse au mouvement. Si elle prend ma place en tant qu’architecte, parfois c’est moi qui assigne untel à la tâche, parfois untel s’assigne lui même et vient plaider sa cause. Ca donne des résultats intéressants...
Tout est jeu subtil entre surprise et anticipation ...
surprenante anticipation ou surprise anticipée ...
est-ce moi qui fait la vie ou la vie qui me fait ?
Passivité, soumissions ?...
Don’t be fooled... rien n’en est moins sûr.
Mes voyages n’ont peut-être pas leur destination écrite sur un billet en papier glacé. Mais s’il s’agit de s’en aller quelque part, y trouver des merveilles et revenir pas tout à fait la même... pas tant besoin de bouger.
Je navigue à travers la page blanche, mon regard songeur plongé dans l’écume des mots semés au passage... Je navigue à vue, à vitesse variable ; je sens le ronronnement de la machinerie sous moi... Les voiles de papier volent, arrachées du bloc par ma main impatiente, et jonchent ma couverture bleu-océan... J'aperçois la côte, au loin, floue... Le lit tangue.
D'autres fois, le navire est cloué au port. Clouée, je le suis. Les cloisons se rematérialisent, mon immobilité se révèle à moi. La machine a des ratés, j’en ai aussi, sans doûte encore plus...
Mais qu'en est-il de la météo?
L’air. Toujours le même vent figé ; et ce n’est pas d’aérer qui change quoi que ce soit, il revient toujours. Figé et figeant, du moins pour ce qui est des objets qui font la chambre, et de moi dans elle. Je n’échange et n’intéragit plus avec la chambre. Elle est relique d'un autre temps, et son air ne manque pas de me le rappeler à chaque inspiration. Elle me fait peur. Je reste en retrait d’elle ; je suis dans elle et hors d’elle ; nourrie par elle, suffoquée par elle ; je désespère de me mettre à distance par la grace de l’écriture, mais celle-ci ne s’offre pas à moi facilement... et même quand elle le fait, cet air me baigne toujours, je l’inspire et il m’inspire ; j’expire en mots ce que j’ai aspiré de lui.
L’air-poison a un goût suave et familier, il neutralise, paralyse, barre la route à tout changement de perspective. La perspective de cette chambre est toujours la même ; d’un seul regard je l’embrasse entièrement. L’air y est le même partout, et je l’emporte avec moi, dans mes vêtements, sur mon corps ; il me biberonne, me berce et m’endort doucement, collecte mes impulsions qu’il enferme dans la chambre-bocal -- où que je sois, puisque je finis toujours par revenir. Et quand ces impulsions me poussent vers l’avant, vers un autre voyage, le vent dicte invariablement la direction du navire, qui va au gré de ses humeurs, de cette humeur unique, aggrégation de toutes les précédentes. Je fasconne dans ce moule, air, une odeur que je ne sens même plus consciemment, mais que je « connais », que je possède.
Qu’est ce qui, par lui, pénètre chaque pore de ma peau ? Une effluve d’un temps passé et en passance, qui porte en lui l’appel d’un ailleurs, la fatigue d’une dissension, le fatalisme d’une désynchronisation... De vieux échos qui rebondissent sur les murs depuis 6 mois et qui me sussurent à l’oreille que ma vie est ailleurs, que mes envies sont ailleurs, qu’ici ce n’est rien de plus qu’une survie transitoire, un délai avant éclosion... un discours qui fait peur, quand on sait que c’était celui que je me nourrissais moi-même pendant l’enfance... Eclosion y-a-t’il eu ? Laborieuse et pénible en tous cas...
En revanche, cela reste des échos, usés par le temps, et ils m’apparaissent faibles et déformés, ignorables, ignorés la plupart du temps. Mais il est vrai que mes préoccupations sont ailleurs ; et sans les avoir arrachées à ici, ils s’assurent au moins qu’elles le restent. Distance, distanciation... Ils en font peu mais ça condionne tout le reste...
Ma catharsis, c'est la pensée, c'est l'écriture... Bien que ne pouvant sortir de ce cadre, elles m'illusionnent, me libèrent. Je m'offre le privilège d'expliciter, de scénariser, de mettre à distance la distanciation. Il n'en faut pas plus qu'une impression d'aller quelque part, même si c'est en bas d'une page. Mais quand l’écriture est absente? Quand l'envie, l'impulsion, a déserté?
Quand il ne reste plus que le poids de cet Air, laissé à lui-même puisque n'ayant plus rien à conduire? Je ne suis plus nourrie que de la tentation de me laisser flotter, entre deux eaux, entre deux faux-départs, d’attendre, inerte, laisser les heures s’échouer sur moi, laisser le voile de la nuit vêtir la chambre et venir parfaire la mise en scène... Nuit. Là, il devient enfin légitime d’être « dedans » ; la journée imaginaire a passé et c’est le temps des songes réparateurs à la lueur de cheminée. Pas de cheminée ici ; c’est avec ma guirlande de lumières que j’échange mes sourires intoxiqués, assise sur la moquette incolore... Plus de couleur, non, que celles des diodes de plastique, qui uniformise, baigne chaque objet autour de moi de cette étrange hype, cet étrange cocktail automnal. Enfin sont adoucis les contours acerbes des éclaboussures qui jonchent le sol et les meubles, "mes" objets, ces choses jetées à bas, cicatrices d’un mode de vie dicté par elles. Les oranges et verts pansent ces plaies imprimées sur mon paysage et sur ma routine, impreignées jusque sur le fond de ma pensée. Je peux fusionner avec la chambre. Et le mal-aise, la rébellion cessent complètement puisque la contemplation devient esthétique. Le jour ne décline plus, pressant l’action ; la nuit est installée et stable, le temps s’arrête. L’atmosphère est suave et familière, pesante mais plaisante. Le flot d’idées se déverse et repart, revient, repart à nouveau... dans le Silence... ou le « petit bruit » ? Ronronnement feutré du système de ventilation de l’ordinateur... Martèllement discret de la machine qui déraille... Un rhytme qui cadence celui de mon cerveau... imperturbable... imperturbé...Le Champ de distortion de la réalité qui s’effectue ici semble avoir un rayon d’action qui va bien au delà de mes quatre murs. Toujours présent pendant mes transits ou à l’uni même... Mais il a une faille ; il n’a pas le monopole de mes ficelles. Et sacrée concurrence que celle que lui appose le...son.
Bien moins insidieux, beaucoup plus visible et radical. Une perfusion, d’un débit incommensurable, de vibrations, non, plus que ca, de musique : d’idées sonores, texturées et ordonnées, en 4 dimensions. La musique est débauchée directement dans ma tête via le fil des écouteurs, éliminant ainsi tout autre bruit ; elle bétonne, isole, étanchéifie, s’exclusivie. Puis, elle prend possession de tous les bastions du conscient et du subconscient et fait le ménage, met au pas, restructure, construit des routes et en ferme d’autres, remodèle cadres et repères à son image. Mon arène cérébrale se mue en édifice à la cohérence inespérée, car appuyé par toute la symbolique sonique contenue dans la musique déversée. Ses portes sont grille de lecture, aposée sur mon système, interprétant tout signal entrant, modelant tout signal sortant. Le monde est façonné différemment. Activement, cette fois. Car si le son me saisit par la main et mène la danse, la transe est volontariste ; je suis armée certes mais d’une légitimité, la nouvelle cosmologie chasse l’incertitude traînante, me revigore et me pousse en l’avant. La donne change, le système sémantique est bouleversé, le champ des possibles décuplé. Au lieu de pousser à l'immobilisme, la musique pousse au mouvement. Si elle prend ma place en tant qu’architecte, parfois c’est moi qui assigne untel à la tâche, parfois untel s’assigne lui même et vient plaider sa cause. Ca donne des résultats intéressants...
Tout est jeu subtil entre surprise et anticipation ...
surprenante anticipation ou surprise anticipée ...
est-ce moi qui fait la vie ou la vie qui me fait ?
Passivité, soumissions ?...
Don’t be fooled... rien n’en est moins sûr.
2 commentaires:
C'est magnifique ce que tu écris là Camille... J'aimerais avoir cette impulsion d'écriture, me vider comme tu le fais de tout ce vide...
Oui Camille, le pouvoir de l'écriture ...
Merci pour cette belle page de toi ... ce voyage où tu nous embarques ...
Et quelques mots, on est oppressé avec toi jusqu'à la suffocation ...et hop changement de cap, nous voici en plein mer, la tête dans les embruns!
Telle "une Petite Poucette " tu y sèmes plein de clés que toi seule bien sur (ce serait trop simple!!!) saura retrouver, ramasser et utiliser pour t'ouvrir les portes magiques de la connaissance de soi ...
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