20h, et déjà les corridors sont déserts. Mes pensées sont déjà de retour dans la Chambre, soustrayant d’avance tout intérêt au quart d’heure de trajet qui s’annonce. Ces heures sup’ en bibiothèque m’ont fatiguée, et la clémentine de tout à l’heure ne suffit plus à calmer ma faim ; je rentre, c’est tout vu.
Pourtant, quelque chose dans le silence fait taire ce zèle pragmatique. Je tourne la tête vers un Cottrell nébuleux ; il y a quelque chose là-bas qui m’appelle. L’attrait du lieu où je ne devrais pas être, peut-être ? Mon grand classique, toujours où je ne devrais pas, jamais où je devrais... et en perpétuelle chasse d’un ailleurs à conquérir...
Je fais demi-tour et prends la passerelle. Mes pas résonnent sur le dallage. A travers les vitres, il fait nuit noire.
Plein-phares. Je suis repérée. Instantanément, les néons inondent l’espace de leur lumière crue et salissante. Tout le couloir est sur moi. Textures grossières, contrastes nauséeux, normalisation a-esthétique et déchargée de toute résonance affective. L’university me vômit dessus son fonctionnalisme. Les lampes buzzent, les circuiteries ronflent. La machine se met en quatre alors qu’il n’y a que les absents pour remplir l’espace. Et ça fait mal.
C’est que sans une meute d’étudiants pour lui insuffler un mouvement, sans des séminaires et des tutoriaux, des consorts ampoulés, des hyperboles futiles, des sweats à capuche, des vessies pleines et des ventres qui gargouillent, Cottrell n’est plus qu’un dédale disgracieux, une masse carton-pâte inutile, en mal de raison d’être. Le signifié a déserté le signifiant ; il est oeuvre d’art malgré lui, photographie surexposée, bien trop nette pour un tel superflu. Et moi qui exhibe, met à nu ces couloirs, d’un regard qui leur reflète leur laideur... Ils ne le supportent pas. Il me faut partir, les laisser à nouveau s’évanouir pudiquement dans l’obscurité ; ou bien leur rendre leur fonction, et les traverser.
Aspirée dans les tunnels, je suis, somnambule, un fil invisible qui m’attire vers une destination, peu importe laquelle, pourvu qu’il y ait trajet. Je compte sur Cottrell pour m’amener là où je suis attendue ; après tout, c’est lui qui m’a sollicitée. Alors je fais confiance. J’entre dans des salles ouvertes, et navigue entre les ordinateurs ici, les photocopieuses là. J’active les portails électriques, lis les panneaux indicatifs. Vases communicants, l’absurdité de mes actes revalorise l’ego des Pierres. Je me demande sous quelle forme viendra la rétribution...
Et d’un coup, je commence à entendre. Une incantation en déroute, une ritournelle qui a perdu son chemin, et qui n’est plus qu’un murmure, un soupir, un doute. Un appel ? une invitation ? Je presse l’allure ; elle m’attend au tournant. Elle gonfle, s’étoffe. Je la rattrape... ou m’a t’elle attrapée ? Je me fige.
Dans mon couloir, rien ne bouge. Mais derrière ses portes, des empires se font et se défont. Des mélopées s’entremêlent et se désaccordent entre elles ; des notes aux textures chicanières qui communient avec des rythmiques heurtées. Les airs dégoulinent de tous les côtés et colorent les murs. C’est l’oraison d’un monde qui n’existe qu’hors du monde, hors des instances du prévisible ; une réalité alternative qui continue quand l’institution s’arrête. Je souris. Cottrell n’a plus besoin de moi ; il a la musique.
Je sors.
Dehors, il pleut. La lumière orange des lampadaires se déverse sur le sol. Toujours personne. Je m’empresse de sortir mon parapluie, avant de m’élancer. Il n’y a pas trop de vent ; dessous lui, je suis en sécurité. Le froid ne m’atteint pas.
Pourtant quelque chose n’est pas à sa place. Une saveur particulière plane, familière mais dissonante. Le clapotis de l’averse sur la toile semble me murmurer quelque chose ; un code, un secret. Mais je ne comprends pas bien ce langage, dont pourtant je connais les mots – ou est-ce l’inverse ? Mais plus j’avance, plus le message se clarifie. Mon mouvement lui-même lui rend du sens. Ce n’est bientôt plus le bruit de la pluie que j’entends, mais celui des souvenirs qui cognent à ma porte. Déjà, je suis ailleurs, je suis avant, je suis en décembre 2007, au faîte des contradictions et des paradoxes de ma fin de semestre ; décor identique, symboles chavirés....
L’orage de souvenirs m’électrocute, capté par cette antenne parabolique de fortune au dessus de moi. Tout s’engouffre dans la faille temporelle, les souffles de cette existence oxymorique, obsessionnelle, où tout, jusqu’au rien, s'élevait au paroxysme ; cette parcelle de vie autarcique, faite d’un univers émotionnel et sensoriel unique, tellement daté, qui clashe dans mon cosmos de maintenant... tout me revient d’un coup. Nuit perpétuelle et lumière artificielle, décadence dé-cadencée, déchirements, sautes d'humeur, solitude et dépendances, isolation et fusion, calme et tempête, fin et commencement, chat et souris, cascade de dérapages contrôlés, où le futur modelait un présent à l’incertaine certitude, îlot exigu au milieu d’eau à perte de vue, épuisement, exultation, désarroi, fuite en avant tandis que les pièces de la tragédie se mettaient en place... Une réalité qui était rêve, et des rêves de réalité...
Je continue de marcher, prise sous l’ombrelle dissidente, mais protectrice aussi... Ainsi, je démêle les noeuds... Je calme les anxiétés, je me souviens... Je crois que je commence à comprendre ce que me voulaient ces murs... Ces trajets... ces lieux... Ces expéditions clandestines de ma chambre à Cottrell, en ces heures absurdes de la nuit, pour aller finir en salle informatique un essay sacrifié à d’autres affaires... Ces marches irréelles à travers un campus silencieux, toutes en pensées décalées (est-ce réel ? et si je disparaissais ? que laisserais-je alors derrière moi ?), désespérant d'échapper à une réalité émotionnelle trop complexe... Ces nuits que j’ai vécues, dont j’ai senti chacune des heures, des minutes s’échouer sur moi et amener sa dose d’abattement... mais le poids de l’impératif, la cravache de la grande aiguille, et aussi cette curieuse atmosphère, cette étrange solidarité, ce soutien mutuel liant les quelques âmes en peine qui hantent les salles info, ces papillons de nuit gravitant, sporadiques, autour des écrans de lumière... tout en non-dit... Et la nuit qui s’effrite... Le bleu qui pointe... Huit heures... Un café au distributeur, et ça repart... L’adrénaline qui monte, les neurones qui fusent, les yeux désorbités, frénésie quasi-démiurgique... plus que quelques heures pour boucler... Ca y est, neuf heures, les nouveaux venus affluent sous « nos » regards condescendants... Ils ne peuvent pas comprendre... Ils ont manqué la nuit... Dix, onze heures... Dernières touches et retouches... Encore et encore... Ah si j’avais pu laisser maturer... Mais non, il faut accepter d’entériner ces phrases et idées à peine sorties de l’oeuf... Pas le choix... Puis, la course effrennée jusqu’au Department, submission form, agrafe, et c’est lâché... Et sentir, enfin, dix heures s’abattre sur moi d’un coup... On ne badine pas avec le Temps, les délais se paient... Et ainsi me traîner, tremblante, jusqu’à la Chambre, pour m’effondrer et dormir jusqu’à la tombée de la nuit nouvelle... suite et recommencement...
J’ai fait le voyage jusqu’à l’infra-monde, et en suis revenue... J’arrive vers Aithrey Castle, et mes lèvres esquissent un deuxième sourire... Mon pas est sautillant ; je fais virevolter le parapluie dans les gouttes...

De retour à la Chambre, je me lance dans la relecture de mes archives skype, et y découvre des personnages dans leurs costumes d’époque, dans des rôles tous différents de ceux qu’ils tiennent aujourd’hui. Acte...
Pourtant, quelque chose dans le silence fait taire ce zèle pragmatique. Je tourne la tête vers un Cottrell nébuleux ; il y a quelque chose là-bas qui m’appelle. L’attrait du lieu où je ne devrais pas être, peut-être ? Mon grand classique, toujours où je ne devrais pas, jamais où je devrais... et en perpétuelle chasse d’un ailleurs à conquérir...
Je fais demi-tour et prends la passerelle. Mes pas résonnent sur le dallage. A travers les vitres, il fait nuit noire.
Plein-phares. Je suis repérée. Instantanément, les néons inondent l’espace de leur lumière crue et salissante. Tout le couloir est sur moi. Textures grossières, contrastes nauséeux, normalisation a-esthétique et déchargée de toute résonance affective. L’university me vômit dessus son fonctionnalisme. Les lampes buzzent, les circuiteries ronflent. La machine se met en quatre alors qu’il n’y a que les absents pour remplir l’espace. Et ça fait mal.
C’est que sans une meute d’étudiants pour lui insuffler un mouvement, sans des séminaires et des tutoriaux, des consorts ampoulés, des hyperboles futiles, des sweats à capuche, des vessies pleines et des ventres qui gargouillent, Cottrell n’est plus qu’un dédale disgracieux, une masse carton-pâte inutile, en mal de raison d’être. Le signifié a déserté le signifiant ; il est oeuvre d’art malgré lui, photographie surexposée, bien trop nette pour un tel superflu. Et moi qui exhibe, met à nu ces couloirs, d’un regard qui leur reflète leur laideur... Ils ne le supportent pas. Il me faut partir, les laisser à nouveau s’évanouir pudiquement dans l’obscurité ; ou bien leur rendre leur fonction, et les traverser. Aspirée dans les tunnels, je suis, somnambule, un fil invisible qui m’attire vers une destination, peu importe laquelle, pourvu qu’il y ait trajet. Je compte sur Cottrell pour m’amener là où je suis attendue ; après tout, c’est lui qui m’a sollicitée. Alors je fais confiance. J’entre dans des salles ouvertes, et navigue entre les ordinateurs ici, les photocopieuses là. J’active les portails électriques, lis les panneaux indicatifs. Vases communicants, l’absurdité de mes actes revalorise l’ego des Pierres. Je me demande sous quelle forme viendra la rétribution...
Et d’un coup, je commence à entendre. Une incantation en déroute, une ritournelle qui a perdu son chemin, et qui n’est plus qu’un murmure, un soupir, un doute. Un appel ? une invitation ? Je presse l’allure ; elle m’attend au tournant. Elle gonfle, s’étoffe. Je la rattrape... ou m’a t’elle attrapée ? Je me fige.
Dans mon couloir, rien ne bouge. Mais derrière ses portes, des empires se font et se défont. Des mélopées s’entremêlent et se désaccordent entre elles ; des notes aux textures chicanières qui communient avec des rythmiques heurtées. Les airs dégoulinent de tous les côtés et colorent les murs. C’est l’oraison d’un monde qui n’existe qu’hors du monde, hors des instances du prévisible ; une réalité alternative qui continue quand l’institution s’arrête. Je souris. Cottrell n’a plus besoin de moi ; il a la musique.
Je sors.
Dehors, il pleut. La lumière orange des lampadaires se déverse sur le sol. Toujours personne. Je m’empresse de sortir mon parapluie, avant de m’élancer. Il n’y a pas trop de vent ; dessous lui, je suis en sécurité. Le froid ne m’atteint pas.
Pourtant quelque chose n’est pas à sa place. Une saveur particulière plane, familière mais dissonante. Le clapotis de l’averse sur la toile semble me murmurer quelque chose ; un code, un secret. Mais je ne comprends pas bien ce langage, dont pourtant je connais les mots – ou est-ce l’inverse ? Mais plus j’avance, plus le message se clarifie. Mon mouvement lui-même lui rend du sens. Ce n’est bientôt plus le bruit de la pluie que j’entends, mais celui des souvenirs qui cognent à ma porte. Déjà, je suis ailleurs, je suis avant, je suis en décembre 2007, au faîte des contradictions et des paradoxes de ma fin de semestre ; décor identique, symboles chavirés....
L’orage de souvenirs m’électrocute, capté par cette antenne parabolique de fortune au dessus de moi. Tout s’engouffre dans la faille temporelle, les souffles de cette existence oxymorique, obsessionnelle, où tout, jusqu’au rien, s'élevait au paroxysme ; cette parcelle de vie autarcique, faite d’un univers émotionnel et sensoriel unique, tellement daté, qui clashe dans mon cosmos de maintenant... tout me revient d’un coup. Nuit perpétuelle et lumière artificielle, décadence dé-cadencée, déchirements, sautes d'humeur, solitude et dépendances, isolation et fusion, calme et tempête, fin et commencement, chat et souris, cascade de dérapages contrôlés, où le futur modelait un présent à l’incertaine certitude, îlot exigu au milieu d’eau à perte de vue, épuisement, exultation, désarroi, fuite en avant tandis que les pièces de la tragédie se mettaient en place... Une réalité qui était rêve, et des rêves de réalité...
Je continue de marcher, prise sous l’ombrelle dissidente, mais protectrice aussi... Ainsi, je démêle les noeuds... Je calme les anxiétés, je me souviens... Je crois que je commence à comprendre ce que me voulaient ces murs... Ces trajets... ces lieux... Ces expéditions clandestines de ma chambre à Cottrell, en ces heures absurdes de la nuit, pour aller finir en salle informatique un essay sacrifié à d’autres affaires... Ces marches irréelles à travers un campus silencieux, toutes en pensées décalées (est-ce réel ? et si je disparaissais ? que laisserais-je alors derrière moi ?), désespérant d'échapper à une réalité émotionnelle trop complexe... Ces nuits que j’ai vécues, dont j’ai senti chacune des heures, des minutes s’échouer sur moi et amener sa dose d’abattement... mais le poids de l’impératif, la cravache de la grande aiguille, et aussi cette curieuse atmosphère, cette étrange solidarité, ce soutien mutuel liant les quelques âmes en peine qui hantent les salles info, ces papillons de nuit gravitant, sporadiques, autour des écrans de lumière... tout en non-dit... Et la nuit qui s’effrite... Le bleu qui pointe... Huit heures... Un café au distributeur, et ça repart... L’adrénaline qui monte, les neurones qui fusent, les yeux désorbités, frénésie quasi-démiurgique... plus que quelques heures pour boucler... Ca y est, neuf heures, les nouveaux venus affluent sous « nos » regards condescendants... Ils ne peuvent pas comprendre... Ils ont manqué la nuit... Dix, onze heures... Dernières touches et retouches... Encore et encore... Ah si j’avais pu laisser maturer... Mais non, il faut accepter d’entériner ces phrases et idées à peine sorties de l’oeuf... Pas le choix... Puis, la course effrennée jusqu’au Department, submission form, agrafe, et c’est lâché... Et sentir, enfin, dix heures s’abattre sur moi d’un coup... On ne badine pas avec le Temps, les délais se paient... Et ainsi me traîner, tremblante, jusqu’à la Chambre, pour m’effondrer et dormir jusqu’à la tombée de la nuit nouvelle... suite et recommencement...
J’ai fait le voyage jusqu’à l’infra-monde, et en suis revenue... J’arrive vers Aithrey Castle, et mes lèvres esquissent un deuxième sourire... Mon pas est sautillant ; je fais virevolter le parapluie dans les gouttes...

De retour à la Chambre, je me lance dans la relecture de mes archives skype, et y découvre des personnages dans leurs costumes d’époque, dans des rôles tous différents de ceux qu’ils tiennent aujourd’hui. Acte...
